Trois semaines après l’emménagement, chez Leroy Merlin Rennes, j’ai arrêté ma main sur un tapis de 2 x 3 m en laine bouclée, dans le rayon revêtements de sol. Le carton était encore dans l’entrée de mon loft de 85 m2, à deux rues de la place Sainte-Anne, et j’ai compris d’un coup qu’il ne lui manquait pas un objet . Il lui fallait une matière qui boive le son et réchauffe le béton. Cette prise de conscience m’a remuée plus que je ne l’aurais cru.
Les premières semaines où j’ai adoré le vide
Dans mon cabinet du côté de Rennes, je suis décoratrice d’intérieur indépendante et fondatrice de C&M Intérieurs. J’accompagne depuis 9 ans des particuliers qui veulent du beau sans s’épuiser dans leur intérieur. À la maison, avec mon compagnon et sans enfant, je cherchais la même chose. Mon Diplôme en design d’intérieur de l’Institut Supérieur des Arts Appliqués, obtenu en 2014, m’a appris à regarder les volumes avant les meubles. Je croyais donc être prête à vivre dans un grand espace brut.
Ce loft de 85 m2 m’a séduite pour ses briques apparentes, son béton au sol, sa verrière et sa hauteur sous plafond. Je l’avais visité un jeudi de pluie, carnet de mesures à la main, avec encore l’odeur de peinture fraîche près de la baie vitrée. J’avais vu des photos dans Elle Décoration, puis je m’étais laissée prendre par cette impression d’air. J’imaginais un décor net, presque graphique, avec peu d’objets et des lignes franches. Sur le papier, tout tenait très bien.
Oui, l’espace est superbe. Oui, la lumière de fin de journée glisse sur les briques avec une douceur incroyable. Non, le style industriel brut n’est pas confortable tel qu’on le voit en photo. Je l’ai compris en vivant dans le vide, pas en l’imaginant. Et, franchement, la pièce était plus impressionnante que chaleureuse.
Les premiers jours, j’aimais les meubles en bois foncé, métal noir et cuir. Ils entraient dans la pièce avec un vrai caractère. J’ai installé une table basse en noyer, deux fauteuils noirs et un banc en cuir patiné. Tout semblait se répondre. Pourtant, en traversant le salon pieds nus, j’avais déjà cette sensation sèche sous la plante des pieds. Je ne la nommais pas encore.
Le moment où mon salon a commencé à résonner
Un soir, je me suis assise seule au milieu du salon presque vide. J’ai dit une phrase à mon compagnon resté dans la cuisine, et ma voix est revenue contre les murs avec un léger retard. Le son avait ce côté sec qui rebondit sur la brique, la verrière et le béton. J’étais dans un décor superbe, mais la pièce paraissait trop propre, presque trop sage. C’est là que j’ai senti que le vide prenait plus de place que les meubles.
Après, les signes m’ont sauté aux yeux. Les pas claquaient dès l’entrée. Les talons de mes boots faisaient un bruit net sur le sol nu. Le petit « cling » d’une cuillère sur la table métal me suivait jusqu’à la cuisine. Quand nous avons reçu 4 amis un samedi soir, personne ne baissait vraiment la voix. La télévision montait d’un cran sans que je m’en rende compte. J’ai fini par comprendre que je compensais le manque d’absorption avec du bruit.
Le problème est devenu évident au premier repas un peu animé. Mon compagnon parlait plus fort, moi aussi, et un ami m’a demandé si j’avais changé l’ampli de la télé. J’ai ri, puis j’ai trouvé la remarque moins drôle en rangeant les verres. La fatigue sonore ne fait pas de scène. Elle reste dans la nuque et dans l’agacement discret qu’on garde pour soi. C’est aussi à ce moment-là que j’ai repensé à un projet d’accompagnement de couples, où le salon ouvert avait l’air magnifique mais rendait tout le monde plus nerveux en fin de journée.
Pendant les 3 premières semaines, j’ai surtout pensé que le loft était fini. Les briques, la verrière et le béton suffisaient, croyais-je, et j’avais un peu honte de chipoter. Puis j’ai relu les repères du Cercle National des Architectes d’Intérieur sur la lecture des volumes, et j’ai compris que le sujet n’était pas le mobilier. C’était l’acoustique, et la place laissée au vide. Là, j’ai hésité pour de vrai, parce que je ne voulais pas transformer un beau loft en showroom étouffé.
Le tapis de 2 x 3 m qui a tout changé
Chez Leroy Merlin Rennes, je suis restée 10 minutes devant le tapis de 2 x 3 m. Le vendeur a déroulé un angle sur le carrelage gris, juste à côté des rouleaux de rideaux, et j’ai passé la paume sur la laine avant même de regarder l’étiquette. Je vérifiais l’épaisseur, la densité et la tenue du bord. J’ai pensé que, pour une fois, la matière comptait plus que le dessin.
Après ça, j’ai ajouté des rideaux posés sur toute la hauteur, des coussins en lin lavé et deux lampes d’appoint en 2700 K. Le soir même, le salon sonnait déjà différemment. Les voix se posaient mieux, et je n’avais plus cette impression de parler dans un tube. J’ai aussi glissé un buffet fermé à la place de deux étagères ouvertes. Je respirais mieux devant la pièce, parce que les objets n’étaient plus exposés partout.
Ma formation continue en éclairage et matières d’intérieur, suivie en 2018, m’a rendue très attentive à ce genre de bascule. Le métal noir structure, mais il durcit vite l’ensemble quand il prend trop de place. Le bois, lui, amène une chaleur visuelle immédiate, surtout près du béton. Les tissus cassent la réverbération, et je le vois très bien quand je change juste un plaid ou un rideau. À midi, le loft paraît plus net et plus dur. À 18 h, la lumière devient plus chaude, les briques prennent du relief, et les surfaces sombres cessent de tirer la pièce vers le bas.
Ce que je n’avais pas anticipé, c’est la vie réelle sur les surfaces noires mates. Les interrupteurs et les poignées métalliques prenaient des traces de doigts en halo, visibles dès que la lumière arrivait de côté. Après 2 mois, j’ai aussi vu la poussière filer en liseré sur les poutres, les tuyaux et le haut de la verrière. Je passais le chiffon plus que je ne l’avais prévu, et les structures suspendues me rappelaient chaque semaine que l’atelier photo n’existe pas à la maison.
Ce que ce loft m’a appris sur le style industriel
Avec le recul, je ne cherche plus le loft trop propre que je voyais sur les photos. Le style industriel que j’aime maintenant accepte les irrégularités de la journée, une chaise déplacée, un plaid jeté, une pile de livres sur l’accoudoir. C’est moins démonstratif, et beaucoup plus juste. Je garde le brut, mais je ne lui laisse plus tout raconter seul.
Ce que je sais maintenant, et que j’ignorais au départ, c’est le poids du tissu, de l’acoustique et de la lumière. J’avais sous-estimé un tapis, comme si c’était un caprice décoratif. En réalité, il changeait la façon dont la pièce me renvoyait ma propre présence. Si je devais refaire le même volume, je poserais ces matières dès le début, pas après 3 semaines de doute.
Pour quelqu’un qui aime vraiment le brut et supporte le vide, ce loft peut être juste. Pour une famille, ou pour quelqu’un qui reçoit 2 fois par semaine, je sais maintenant que les textiles et les rangements fermés doivent arriver plus tôt. J’ai vu assez de couples dans mon cabinet pour reconnaître cette fatigue qui vient quand tout résonne et que rien ne se ferme. Là, je ne vais pas au-delà de la déco, et pour un vrai souci d’acoustique, je laisse la main à un acousticien.
Je referais sans hésiter la verrière, les briques et la base métal-bois. Je ne referais pas le départ avec trop d’angles durs ni trop d’étagères ouvertes. J’avais aussi regardé un ancien atelier plus chaud, avec parquet blond, mais le loft de Rennes m’a attirée trop vite. Aujourd’hui, quand je repense à C&M Intérieurs, à mon bureau près de Rennes et à ce tapis de 2 x 3 m, je vois surtout une chose : un beau volume me plaît, mais seulement quand il accepte la matière, la lumière chaude et un peu de désordre vivant.


